Entre mars et juillet 1944, le triage de Vaires a subi cinq bombardements par les avions alliés faisant plus de deux mille morts, principalement des soldats allemands mais également des civils et des agents de la SNCF. Très endommagé après le premier bombardement du 29 mars, il était devenu en grande partie inutilisable. par Christian Brigot (Harmonie de Vaires et des cheminots) - Article paru dans Les Échos du 17bis n° 59 juin 2024
En 1916, les autorités militaires décident la construction d’un camp de régulation des permissionnaires, sur la ligne Est, à mi-chemin des gares de Chelles et de Vaires. C’est à l’emplacement de ce camp que la Compagnie de l’Est a décidé, quelques années plus tard, de construire un triage. Achevé en 1932, il s’étendait sur une superficie de 210 ha et comprenait environ 500 km de voies. A l’époque, il s’agissait du plus grand centre ferroviaire de la compagnie.
Le lieu
En 1944, le triage de Vaires est un grand complexe ferroviaire très utilisé par les Allemands. Il comporte une gare voyageur et deux triages distincts - reliés par deux sauts de mouton - que traverse la ligne principale Paris-Strasbourg. On y trouve aussi un dépôt de locomotives, un stock de combustibles (Centre parisien de stockage de combustible), un centre de transbordement de colis et un atelier de réparation des machines et des wagons. C’est un lieu stratégique pour l’armée allemande dans l’acheminement de matériel, d’armes et d’hommes venant d’Allemagne. Pour les alliés, la neutralisation de cette gare de triage affiche donc une importance de premier plan. Elle est mise sous surveillance par les réseaux locaux de résistants. De nombreux sabotages, plus ou moins graves, ont déjà eu lieu depuis le début du conflit.
La situation
Fin 1943 - début 1944, des convois militaires de plus en plus importants transitent par le triage. Le 17 mars 1944, des mesures sont prises par la municipalité, à la demande de la préfecture, pour une évacuation obligatoire des enfants de moins de 6 à 14 ans et de leurs mères se trouvant dans une zone de 500 m autour du triage. Les services de la Croix Rouge organisent le déplacement de 488 foyers comprenant plus de 1400 enfants et 123 adultes. Les rassemblements de soirée sont interdits. Par exemple, il est demandé à l’harmonie d’arrêter ses répétitions à partir du mois de février. Bien que n’habitant pas dans ce périmètre, mon grand-père, policier à Vaires, enjoint à sa femme et à ses deux enfants de s’éloigner de Vaires. À la fin de l’année 43, ils partent tous les trois chez des cousins à Bassevelle, commune de Seine-et-Marne située à 55 km de Vaires, entre La Ferté-sous-Jouarre et Château-Thierry. La légende familiale dit qu’ils avaient été prévenus par les résistants de l’éminence de bombardements. La surveillance de la gare par des résistants du réseau Résistance-Fer, va porter ses fruits. Un aiguilleur du triage repère, dans la matinée du 29 mars, l’arrivée successive de trois trains de troupes transportant, entre autres, des soldats de la 12e SS Panzerdivision Hitlerjugend et de quelques soldats de la 10e SS Panzerdivision Frundsberg, d’un train de carburant et le suivant transportant des munitions. Il prévient immédiatement sa hiérarchie qui en avise les services de renseignements anglais. Leurs agents, présents sur le terrain, se rendent sur place et constatent l’importance du renseignement. Vers 13 h, les résistants établissent le contact avec Londres. Le bombardement du site est prévu pour 21 h.
Le bombardement
Très peu de cheminots sont présents. Ont-ils été prévenus ? Un message aurait été diffusé sur la BBC : « les haricots verts sont cuits ». Parmi les cheminots sur leur poste de travail, il y a Raymond Martin, jeune cheminot entré à la SNCF en 1943. En service de nuit au poste de commandement du triage, il a juste le temps de se mettre à l’abri, avec une dizaine de cheminots, sous le tunnel de la Chanteraine, un ruisseau passant sous la butte de débranchement. Blessé, il est le seul rescapé de cet abri naturel ; il eut droit à une citation à l’ordre de la SNCF. Par la suite, il devint une figure du syndicalisme CFDT où il occupa plusieurs postes importants. Plusieurs wagons du train de munition sont touchés de plein fouet. Leurs explosions créent une tranchée de 200 m de long sur 20 de large et d'une profondeur de 6 m. Le souffle est énorme et dévastateur. Les wagons déformés sont propulsés contre ceux des rames voisines, elles-mêmes renversées en raison de l’onde de choc. L'anéantissement total ou partiel des cinq trains en stationnement démontre le succès de l’opération. En plus du train de munitions qui explose, le train d’essence brûle entièrement et ce feu déclenche un énorme brasier visible à plusieurs dizaines de kilomètres. ![]() Mon père parle de cet événement dans ses mémoires. Cela l’a énormément marqué malgré ses 7 ans. « Pendant notre séjour à Bassevelle, je me souviens du soir où nous étions à l’église pour entendre un missionnaire. Nous sommes le 29 mars 1944. A la sortie dans la nuit, on voit le ciel vers Paris tout rouge. C’est beau. On pense à un bombardement sur Meaux ou Trilport. On apprendra le lendemain que c’est Vaires qui a été bombardé et qu’un train de munitions a sauté. Il y a beaucoup de morts. Ma mère est très inquiète car mon père est à Vaires et on ne peut pas avoir de ses nouvelles. On apprit quelques jours plus tard que, lorsque les premières bombes étaient tombées sur le triage, mon père était en train de téléphoner au préfet. Le commissariat est rue de Chelles, en face de l’église. Le bruit était infernal mais la communication n’a pas été interrompue pendant toute la durée du bombardement. ».
Les dégâts
Toutes les lignes qui passent par la gare de Vaires sont interrompues. Deux jours après le bombardement, les Allemands réquisitionnent tous les hommes valides âgés de 16 à 60 ans pour participer aux déblaiements entre 7 h et 17 h. Les pertes allemandes sont considérables. Les Britanniques avancent le nombre de 1 270 victimes, mais, côté allemand, on dénombre 2 735 morts ou disparus. Les secours recensent neuf cheminots tués dont les corps carbonisés ne sont pas identifiables en l’état des connaissances d’alors. Quinze civils sont blessés et plus de 70 maisons sont plus ou moins sérieusement endommagées (voir ce lien).
Message du 30.3.1944 29.3 entre 21.00 et 22.00 heures, 2 transports de la 10 SS-Pz.Div. touchés suite bombardement gare de Vaires-Triages et Chelles, pertes considérables, un transport gravement endommagé. En outre, dégâts matériels importants dans l'enceinte de la gare… Message du 31.3.1944 ...évacuations du II SS-Pz-Korps avec 9 et 10 SS-Pz.Div terminée... Lors de l'attaque aérienne de la gare de Vaires-Triages, 245 entonnoirs à bombes ont été créés dans la gare et le dépôt. 29 locomotives détériorées, 500 wagons détruits et 680 wagons endommagés. Message du 2.4.1944 Lors des attaques aériennes sur deux gares (Vaires et Chelles) le 29.3 les pertes suivantes ont été enregistrées : 186 soldats tués, 19 grièvement blessés, 2 cheminots disparus, un grièvement blessé. 24 français morts, 3 grièvement blessés.
La suite
![]()
Les villes de Vaires et de Brou ont tellement souffert qu’elles seront décorées en 1948 de la Croix de guerre. Une partie des Waffen SS de la 10e SS-Panzerdivision Frundsberg tués à Vaires reposent dans le cimetière militaire allemand (Deutscher soldatenfriedhof) de Champigny-Saint-André dans l'Eure, à une vingtaine de kilomètres d'Évreux.
Les photos non référencées sont issues du livre de Georges Leduc.
|